#TousUnisContrelaHaine : une campagne coûteuse, malhonnête et à sens unique

Publié le 21 Mars 2016

#TousUnisContrelaHaine. Les «petits blancs» toujours coupables, jamais victimes ?

Comme elle est mignonne, cette campagne sous l'égide de #TousUnisContrelaHaine !

Si je me moque du caractère gentil, voire gentillet, de cette démarche publique qui montre que l'Etat a bon cœur, ce n'est pas parce que je serais cynique et ceux qui m'approuvent dénués d'éthique. Mais parce que la dérision est presque inévitable.

En effet, si on confronte l'intensité et la monstruosité du terrorisme international qui est inspiré peu ou prou par la racisme ou l'antisémitisme - déguisé en haine religieuse - à ces œuvres touchantes et pleines de bonne volonté, on ne peut que d'emblée prendre acte d'une terrifiante et ridicule disproportion. D'un côté la volonté de tuer, de l'autre une leçon de morale.

Cette inégalité ne serait pas suffisante à elle seule pour battre en brèche ces desseins tout emplis d'humanisme officiel.

Mais le coût d'une telle entreprise est-il bien justifié quand on s'acharne à faire des économies sur tout et notamment au détriment d'associations qui sur le terrain, concrètement, ont sans doute une action plus efficace pour diminuer le racisme et l'antisémitisme dans les têtes, les esprits malfaisants et ignorants, pour tenter de diminuer les effets ravageurs de ce poison? Est-il normal de gaspiller pour l'inutile et de priver malgré la possible utilité?

Cette campagne si délicate dénonce les racistes et les antisémites et me donne l'impression de ne viser que les «petits blancs» qui devraient prendre garde à ne jamais dénigrer les arabes et les juifs. Pourquoi une telle réduction ?

Surtout, cette adorable injonction de «nous unir tous contre la haine», avec son mélange de réalisme et de sermon laïque, ne va servir rigoureusement à rien. Le pire est que ses initiateurs - le Premier ministre et ses auxiliaires en bonne conscience - le savent mais que, pour eux, seul compte le symbole. On manifeste avec un éclat sans substance, vide de sens, que le racisme et l'antisémitisme sont des attitudes malsaines et l'essentiel, pour eux, est acquis. La démocratie et l'humanisme se regardent dans un miroir et se congratulent d'être si beaux.

Derrière ce culte de l'abstraction noble, il y a, tristement, un profond pessimisme qui conduit ces pédagogues professionnels à se lover confortablement dans la première parce qu'ils récusent, sans jamais l'essayer, la lutte empirique au quotidien.

Cette délicieuse campagne proposant, malgré les apparences, seulement du parfum pour chasser le fumier et son odeur est absurde. Elle n'a pas besoin de convaincre ceux pour qui le racisme et l'antisémitisme sont le mal absolu - au point que la délinquance et la criminalité ordinaires sont négligées, occultées - et les citoyens qui, tout en relativisant, sont indignés par ces déviations graves de la pensée et du rapport avec l'autre. Les uns et les autres n'ont pas besoin d'elle.

Elle n'aura aucune incidence sur la part qui est déjà passée de l'autre côté et qui avec entêtement affiche sa perversion raciste ou antisémite, s'en faisant une gloire, tant la provocation et l'extrémisme, pour certains, tiennent lieu d'intelligence. Cette catégorie se gaussera de «ce coup d'épée dans le marécage», persuadée d'être dans le vrai et le bien contre toutes les évidences du cœur et de l'esprit.

Et il n'y a pas de marais pour le racisme. On n'imagine pas une sorte de centrisme du mal hésitant, oscillant entre le racisme et la conception contraire. Cette initiative irénique n'entraînera aucun hésitant vers le paradis parce qu'il n'y a jamais d'hésitants dans ces domaines contrastés. La seule alternative est celle qui oppose le jour de la dignité à la nuit de l'indignité. Sans oublier qu'il est plus facile, au regard de certaines données sociales et culturelles, pour telle ou telle catégorie, d'être éclairée qu'assombrie!

Il faut se risquer à aller plus loin. Cette campagne si délicate dénonce les racistes et les antisémites et me donne l'impression de ne viser que les «petits blancs» qui devraient prendre garde à ne jamais dénigrer les arabes et les juifs. Pourquoi une telle réduction?

Les Français de souche sont parfois victimes de racisme et les juifs sont atteints de plus en plus par un antisémitisme islamiste.

Quitte à faire dans le symbolique, pourquoi se priver de la plénitude dans la dénonciation et ne pas stigmatiser tous les racismes et l'antisémitisme d'où qu'il surgisse? Les Français de souche sont parfois victimes de racisme et les juifs sont atteints de plus en plus par un antisémitisme islamiste.

Je n'aime pas cette idée toujours implicitement présente dans les bonnes intentions socialistes. C'est le peuple qui serait prioritairement à surveiller et il conviendrait de le mettre en garde. Et lui seul, parce qu'il serait vulgaire et naturellement transgressif.

Tout cela sent l'étrange eau bénite et pour être déversée par l'Etat, elle n'en devient pas pragmatique et acceptable pour autant.

Car il faut lutter contre tous les racismes et l'antisémitisme sous toutes ses formes. Pas par des mots doux qui prétendraient damer le pion à des mots abjects.

Par de la vraie pédagogie, par de l'exemple, par des actes authentiques, par des poursuites, de la répression et des condamnations. On n'a pas besoin d'un catéchisme mais d'une politique. La compréhension et la consolation sont à remplacer par une réprobation avec moins de gracieusetés mais plus de détermination. La mauvaise herbe s'arrache, on ne compatit pas.

Pour la gauche de pouvoir, c'est le même problème, la même difficulté partout. Elle s'illusionne. Elle rêve de pouvoir transformer le réel en soufflant délicieusement sur lui.

Mais il résiste. #TousUnisContrelaHaine ne lui fera ni chaud ni froid.

Philippe Bilger

lefigaro.fr

Philippe Bilger est magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole. Il tient le blog Justice au singulier et est l'auteur de Ordre et désordres paru aux Éditions Le Passeur en avril 2015.

Rédigé par La rédaction

Publié dans #France

Commenter cet article