La France a peur de tout changement

Publié le 21 Mai 2016

La France a peur de tout changement

Nous vivons une époque curieuse. En mars 1968, un célèbre journaliste avait écrit « la France s’ennuie » sans penser un instant que deux mois plus tard elle se retrouverait au bord de la révolution. Aujourd’hui, la France a peur de tout changement. Qu’un gouvernement, en fin de vie, propose de réformer le code du travail en l’adaptant aux nouvelles opportunités économiques, et voilà la place de la République transformée depuis un mois et demi en bivouac de tous ceux qui ne raisonnent qu’en termes d’avantages acquis. Que notre pays soit atteint, comme toutes les grandes puissances, par l’“uberisation” de son économie avec l’apparition de toute une nouvelle panoplie de services, accessibles par Internet, et voilà les hôteliers, les taxis, les conducteurs de train paniqués par ce progrès qu’il faudrait interdire. Exactement comme lorsque les frères Lumière ont projeté leur premier film et que tous les spectateurs sont sortis en courant de la salle en pensant que le train qui était filmé allait leur foncer dessus. Que l’on veuille augmenter l’attractivité de la France en améliorant ses infrastructures comme avec l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, ou telle portion d’autoroute, et voilà le projet immédiatement bloqué par tous les prophètes de la décroissance. Et l’on pourrait multiplier les exemples à l’envi. À croire que ce pays n’a rien à voir avec celui qui a construit en un temps record 58 réacteurs nucléaires, un réseau de TGV exceptionnel, l’Airbus, la fusée Ariane, et des autoroutes parmi les mieux entretenues au monde.

D’une société de consommation capable de faire de la France la quatrième économie du monde, nous sommes devenus petit à petit une société de défiance, où tout ce qui incarne la croissance future, la mondialisation et l’ouverture aux autres renvoie au repli sur soi et à la “bunkerisation”, puis à une société de la peur où le progrès, quel qu’il soit, est devenu un péril en puissance, un ennemi à abattre, voire la cause de tous nos problèmes. À tel point que la France est le seul pays au monde à avoir inscrit dans sa Constitution le principe de précaution. Comme s’il nous fallait nous protéger contre les nouveaux vaccins, les biotechnologies, certains OGM qui vont permettre de nourrir ceux qui n’ont pas accès à une alimentation normale, mais aussi le gaz de schiste, qu’il faut aller chercher dans les roches profondes, comme nous le faisons déjà, depuis des siècles, pour l’eau du robinet.

Bien sûr il y a des progrès qui n’en sont pas et qui bousculent nos compatriotes dans leur chair, dans leur existence et leur identité. Par exemple lorsqu’ils voient disparaître les agences postales des villages et le facteur, seul élément de lien social pour bon nombre de Français. Par exemple lorsque les pouvoirs publics suppriment les références à nos traditions, ou simplement à des fêtes qui rythment les saisons comme Noël ou Pâques ou la Toussaint. Ou encore lorsque les mandarins de l’Éducation nationale gomment, petit à petit, toute notre histoire de France des manuels scolaires, privant nos chères têtes blondes de toute idée de récit national sans la connaissance duquel aucun sens de l’avenir n’est possible.

Le philosophe Robert Redeker a eu raison de montrer qu’il faut se méfier plus que jamais de l’idéologie du progrès qui peut conduire à tout accepter. Notamment en matière sociétale. C’est au nom de cette idéologie que les socialistes ont fait voter le “mariage pour tous” avec les risques qui en découlent, ou ont mis en place cette dramatique réforme du collège. C’est aussi au nom de cette idéologie que le pape François vogue de révolution en révolution jusqu’à imaginer l’ordination diaconale de femmes. Voilà pourquoi il est plus urgent que jamais de bien séparer le bon grain du progrès scientifique, technologique, biologique et finalement de tout ce qui est “préférable” à notre destinée commune de l’ivraie des progressismes de tout poil qui utilisent le mot “progrès” pour mieux effacer nos spécificités dans une absence complète de discernement. La droite, plutôt que de se diviser sur des questions d’ego, ferait mieux de se réunir sur cet enjeu déterminant pour nous faire sortir de cette “société de la peur”, qui apporte tous les jours un peu plus d’eau au moulin de toutes les formes d’extrémismes. Il lui faut d’urgence réinvestir la thématique du vrai progrès, de celui qui refera de la France une puissance respectée, et donc de l’audace et de l’ambition. Comme l’a très joliment écrit notre ami Jean d’Ormesson : « La plus haute tâche de la tradition est de rendre au progrès la politesse qu’elle lui doit et de permettre au progrès de surgir de la tradition comme la tradition a surgi du progrès. »

Yves de Kerdrel

valeursactuelles.com

Rédigé par La rédaction

Publié dans #France

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