La CGT et le retour de la lutte des classes

Publié le 25 Mai 2016

La CGT et le retour de la lutte des classes

Un mois de juin à haut risque se profile entre une centrale radicalisée et un gouvernement qui a lui-même brûlé ses vaisseaux.

Quelle est la stratégie de la CGT avec le blocage de l’économie? Passons sur le fait que certains responsables de la centrale affirment, pour ne pas se mettre à dos l’opinion publique, qu’ils ne cherchent pas à créer de la gêne pour les Français. Comprendra qui pourra…! Mais en l’occurrence, le blocage n’est qu’un moyen. Quel est en réalité l’objectif poursuivi par la confédération? Le retrait sans condition de la loi Travail, affirme-t-elle après l’avoir décryptée. Mais encore?

Le gouvernement a déjà reculé sur le texte en excluant les routiers, les premiers à s’être lancés dans la grève, de l’abaissement à 10% de la majoration des heures supplémentaires dans le cas où un accord d’entreprise l’autoriserait. Comme quoi des espaces de négociation restent possibles... Il est vrai que, compte tenu du système dérogatoire qui régit déjà le secteur, le gouvernement aurait même pu éviter de braquer les conducteurs si les experts du ministère de tutelle –qui semblent bien absents– en avaient tenu compte en amont. Fallait-il attendre les décrets d’application? Il aurait été bienvenu de le préciser d’entrée de jeu.

Mais même si les routiers n’avaient pas créé l’étincelle, d’autres qu’eux auraient allumé la mèche. Face à un gouvernement qui, pour les grévistes, n’a plus de gauche que l’étiquette à défaut d’en avoir l’esprit, les fédérations les plus dures de la centrale voulaient aller à l’affrontement. D’où leur radicalisation en réclamant le retrait pur et simple de la loi, sans laisser de place à d’éventuels aménagements, à l’inverse de la CFDT.

Des soutiens aux grévistes moins nombreux

Il n’est pas sûr que l’opinion publique soutienne très longtemps les jusqu’au-boutistes. Déjà, alors que près de trois Français sur quatre se déclaraient opposés au projet de loi Travail début mai selon l’institut de sondage Elabe, ils étaient à peine un sur deux à la mi-mai (surtout à l’extrême gauche, à la gauche de la gauche et à l’extrême droite) à soutenir ou à approuver la mobilisation des organisations syndicales et étudiantes contre ce texte.

Ces soutiens restent plus nombreux que les adversaires de la radicalisation. Mais, d’un sondage à l’autre, on remarque que tous les opposants à la loi ne suivent pas les plus radicaux dans leur mouvement de contestation. Des soutiens d’hier font maintenant défection.

En outre, selon l’institut, l’opposition et l’hostilité au blocage augmentent, notamment à cause du basculement des indifférents d’hier suite aux violences très impopulaires qui ont accompagné les manifestations. La gêne occasionnée par les grèves devrait produire le même effet. C’est le pari du gouvernement, qui multiplie les coups de menton et campe sur ses positions dans l’espoir d’un pourrissement.

La CGT n’en a cure qui, en bloquant raffineries et terminaux pétroliers, puis maintenant certaines centrales nucléaires, sait pouvoir mettre l’économie à genou avec un nombre réduit de grévistes. Accusant le gouvernement de collusion avec le patronat, le syndicat jette toutes ses forces dans le conflit. D’autant que des mouvements viennent s’amalgamer à la contestation contre la loi Travail, comme chez les cheminots et les contrôleurs aériens, sur la base de revendications beaucoup plus catégorielles.

L’autorité bafouée, une aubaine pour l’extrême droite

Mais tous ces mouvements sociaux qui mobilisent les forces de l’ordre et créent des failles dans les systèmes de surveillance du territoire, sont totalement incohérents avec l’état d’urgence décrété dans le pays pour répondre au risque terroriste que d’aucuns semblent vouloir complètement occulter. C’est l’autorité de l’Etat qui est bafouée dans un moment particulièrement sensible.

Une aubaine, à seulement un an de l’élection présidentielle, pour les responsables des partis qui, à droite et à l’extrême droite, appellent à des politiques plus sécuritaires. Ils peuvent remercier les grévistes.

On remarquera notamment la réserve du Front national, qui gagne sur les deux tableaux sans descendre dans l’arène. D’un côté, «les sympathisants FN expriment majoritairement leur soutien ou sympathie» à la mobilisation contre la loi Travail, commente l’institut Elabe. De l’autre, plus la contestation monte, plus le parti frontiste capitalise sur la demande sécuritaire qui n’a cessé de grandir en France. Une tendance que les violences des casseurs ces dernières semaines ont encore renforcée (près de trois Français sur quatre considèrent que le gouvernement n’est pas assez ferme vis-à-vis d’eux). Dans ces conditions, le FN n’a qu’à compter les points.

Un mois de juin à haut risque

Il ne s’agit pas de donner quitus au gouvernement, particulièrement maladroit dans sa gestion du projet de réforme, pratiquant à l’envers la concertation prônée par François Hollande en début de mandat et s’engageant sur un agenda particulièrement inadapté.

Le passage en force de Manuel Valls à l’Assemblée nationale pour faire adopter le projet en première lecture a forcément électrisé les adversaires de la réforme, qui se sont donné rendez-vous début juillet pour le passage du texte de loi en deuxième lecture, après le travail du Sénat à partir du 13 juin. On peut être certain que le débat rebondira alors dans la rue, que le gouvernement choisisse de défendre son texte ou –encore plus– qu’il décide de recourir à nouveau au passage en force.

Le mois de juin va donc être fort agité. En plus des grèves à la SNCF à l’appel de Sud-Rail et de la CGT (les mercredi et jeudi), rejointes par la CFDT et l’Unsa, un préavis a été déposé à la RATP pour un mouvement illimité à compter du 2 juin et les personnels de l’aviation civile débraieront du 3 au 5 juin, histoire de maintenir la pression avant le retour de la loi Travail devant les députés.

Juin sera donc un mois de tous les dangers pour le gouvernement, alors que le coup d’envoi de l’Euro de football sera donné le 10 du mois et que la France reste la cible occidentale prioritaire des terroristes djihadistes, d’où le maintien de l’état d’urgence. On aboutit ainsi à une situation totalement irrationnelle dans laquelle la multiplication des évènements à risque accroît la probabilité d’un dérapage ou d’un accident.

Il ne sera plus temps, alors, tant pour les opposants que pour l’exécutif, de chercher à en faire porter la responsabilité sur la partie adverse. Le gouvernement gagnerait, vis-à-vis de l’opinion, à trouver les voies d’un compromis, et la CGT s’honorerait à faire retomber la pression.

Captif de la radicalisation

Mais tout comme Manuel Valls a brûlé ses vaisseaux en répétant qu’il ne céderait pas –d’autant moins que les participations aux manifestations restent modestes–, Philippe Martinez, à la tête de la CGT, est maintenant captif de la radicalisation dans laquelle s’est engagée la confédération en exhumant l’esprit lointain de la lutte des classes, avec la loi Travail comme marqueur sur fond de salaires exorbitants de certains grands patrons.

Ajoutons à cela une fédération patronale, le Medef, qui veut se montrer inflexible sur la loi Travail alors qu’elle ne parvient pas à faire respecter ses codes de bonne conduite à ses propres adhérents et ne les condamne que du bout des lèvres pour leur indécence. La caricature est sans nuance, forcément inadaptée à la recherche d’un compromis.

Il faudra malgré tout sortir de cette seringue, même si les plus radicaux contre la loi Travail en profitent pour fourbir leurs armes dans l’hypothèse d’un prochain changement de majorité, comme un avertissement lancé aux responsables politiques de droite –d’Alain Juppé à Nicolas Sarkozy en passant par François Fillon et Bruno Le Maire– qui affichent des programmes bien plus dévastateurs pour l’esprit syndical que le projet porté par Myriam El Khomri. Pas sûr que le procédé soit efficace. Dans tous les cas de figure, «il faut savoir terminer une grève», comme le déclarait l’ancien dirigeant communiste Maurice Thorez en 1936. Cependant aujourd’hui, aucune porte de sortie ne se dessine.

Les bras de fer autour des installations pétrolières entre les forces de l’ordre de l’Etat républicain et les grévistes protégés par la Constitution dureront de toute façon trop longtemps. Car au final, c’est l’économie qui en pâtit et donc la création d’emplois. Mais face aux provocations, à l’arrogance et aux démonstrations de force des uns et des autres, qui s’en soucie?

Gilles Bridier

slate.fr

Rédigé par La rédaction

Publié dans #CGT, #France

Commenter cet article