La Guillotière-Lyon : un Molenbeek français

Publié le 20 Septembre 2016

La Guillotière-Lyon : un Molenbeek français

La France djihadiste

Le Lanceur : Quel a été le point de départ de votre enquête ?

Alexandre Mendel : Il a fallu attendre les attentats de novembre 2015 pour que le grand public entende parler de Molenbeek. Moi, je connaissais Lunel, car je suis originaire de là-bas. Sur une ville de 25 000 habitants, 25 personnes sont parties faire le djihad. C’est le plus gros ratio d’Europe. J’ai voulu savoir s’il y avait d’autres Lunel en France. J’ai donc effectué un tour de France.

Le titre de votre livre est parfaitement explicite. Avec une punchline provocante : “En ce moment, à quinze minutes de chez vous”…

Oui, car une partie de la France soutient, au moins intellectuellement, l’État Islamique. Les experts ont du mal à savoir quelle est la ville la plus salafiste de France, entre Lyon et Marseille. À Montpellier, par exemple, vous voyez beaucoup moins de salafistes, car 80 % des personnes de confession musulmane sont d’origine marocaine et ont conservé le rite malékite. A contrario, dans une ville comme Lyon, vous avez des Turcs, des Marocains, des Algériens, des Tunisiens, et une emprise salafiste très forte qui a réussi à unifier.

Si on devait croquer une carte de la France djihadiste…

En fait, on retrouverait les endroits où il y a eu le plus de perquisitions et de mosquées fermées. Il y a Lyon, Toulouse, Nice, les Hauts-de-Seine, les Yvelines…

Quand je suis venu enquêter à Lyon, on m’a raconté cette histoire de la perquisition de la salle de prière de L’Arbresle. Une semaine avant, Cazeneuve avait annoncé que les mosquées dites radicales seraient perquisitionnées. Qu’ont fait les gars de la mosquée de L’Arbresle ? Ils ont fait des sacs-poubelle pendant deux jours et ils ont attendu la police les mains dans les poches. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi les flics n’ont pas interrogé les voisins.

Il y a une “raqqaïsation” des grands ensembles urbains français dans lesquels s’introduit une sorte de para-charia”

Vous parlez de “terre salafiste” pour évoquer le quartier de la Guillotière à Lyon… Le mensuelLyon Capitale a mené une enquête sur le quartier. Il y a effectivement des poches islamiques, mais de là à généraliser un territoire entièrement salafiste…

Je ne suis pas d’accord. Là, c’est vraiment Molenbeek, avec ses salles de prière, ses librairies coraniques, ses femmes entièrement voilées. C’est même peut-être pire, car Molenbeek est assez fliqué et, à ma connaissance, la Guillotière n’est pas aussi surveillée. À la salle de prière de la rue Sébastien-Gryphe, l’imam appelle ses coreligionnaires à faire leur hijra. J’ai aussi fait beaucoup de shopping dans le Dubaï Center [une galerie marchande musulmane, NdlR] et j’ai été étonné par le nombre de bouquins interdits dans pas mal de pays arabes, dont ceux de Qaradawi[théologien de référence des Frères musulmans, recherché par Interpol, interdit d’entrée aux États-Unis, en France et au Royaume-Uni, NdlR]. Il appelle à la guerre sainte et à la haine des mécréants, des Juifs en particulier. Et Dubaï Center a pignon sur rue.

Vous parlez carrément de “raqqaïsation” des grands ensembles urbains français. Vous n’allez pas un peu loin là ?

Non, car il s’introduit dans ces grands ensembles une sorte de para-charia. Les femmes se promènent en niqab, entre deux récitations de Coran, les petites filles portent le jilbab et les jeunes hommes jouent à Fifa 2016 en fumant la chicha et en parlant circoncision. Ce qui est nouveau, c’est que les centres-ville sont touchés par ce qu’on croyait réservé aux périphéries de la banlieue parisienne.

Vous allez jusqu’à comparer Roubaix à Gaza…

Il y déjà une quasi-police des mœurs qui officie discrètement. La ville aux six mosquées, la plus musulmane de France, vit au rythme des prières. Vous avez des gens qui rappellent systématiquement aux femmes de mettre leur voile à la sortie des écoles coraniques. Pour moi, c’est le début de l’installation d’une charia. Les types disent être salafistes quiétistes, mais il faut voir la littérature qu’ils vendent. Ils sont tout sourire, avec la barbe, disent qu’ils n’ont rien à voir avec le djihad, encore que dans certains endroits ils ne cachaient pas une certaine sympathie pour la cause islamique.

Les salafistes aiment le rapport de force, ils sont dans une tentative de séduction”

À lire votre livre, on a l’impression que les djihadistes étaient contents de vous parler, de parler à un journaliste. Ils vous faisaient leur propagande ?

Exactement. Je n’ai jamais caché mon identité. Les salafistes aiment le rapport de force, ils sont dans une tentative de séduction. Ils adorent cela et n’aiment pas trop qu’on les plaigne ou qu’on les victimise. On les a victimisés durant des années et le propre d’une victime c’est de se faire justice. Soit en se faisant péter, soit en se donnant des frissons, en allant soutenir la cause djihadiste.

Vous parlez de “tendance dominante”, vous dites que les habitants “prennent l’attitude de”…

Quand vous avez une population qui devient majoritairement musulmane dans un quartier, il est évident que, pour des raisons sociologiques, les autres adoptent l’attitude, les comportements, les mœurs, la langue des gens qui font le quartier. J’ai retrouvé cette tendance partout en France. Les lieux où il y a beaucoup de convertis sont évidemment des lieux où il y a beaucoup de musulmans. Aujourd’hui, vous avez des lycées où les gosses non musulmans veulent absolument observer le ramadan.

De là à faire le parallèle avec le Reich…

OK, je provoque à mort. Mais on est un pays en guerre. C’est pas moi qui le dis, c’est Valls et Hollande. Dans certains quartiers, les policiers ne viennent plus, ou plutôt, quand les secours viennent, ils sont accompagnés de policiers. Il y a certains quartiers arrachés à la République. Il existe des endroits où les journalistes eux-mêmes ne mettent plus les pieds.

Le vivre-ensemble n’est qu’un concept dont discutent les bobos dans les bars élégants de Paris”

Autocensure ?

Ce n’est pas de l’autocensure mais du déni de réalité. C’est surtout valable pour la presse parisienne. Je collaborais jusqu’à une période récente avec La Réforme, un hebdomadaire de gauche. J’ai récemment reçu une lettre de la rédactrice en chef, qui n’a pas encore lu le livre mais qui avait entendu dire que je critiquais le vivre-ensemble. Le vivre-ensemble, c’est pour les autres, pas pour ceux qui ont du pognon et qui vivent justement loin de ces quartiers. Moi, à Montpellier, j’habite dans un quartier salafisé, j’ai retrouvé ma voiture avec deux pneus crevés. Pour moi, ce genre de slogan, ça n’est valable que pour les beaux quartiers parisiens. C’est ce que j’ai appelé la “Spritz Krieg”, clin d’œil à l’apéro à la mode chez les bobos. Pour moi, cela résume ce qu’est la guerre dans la tête des bobos. Ce n’est qu’un concept discutable dans les bars élégants de Paris où on ne sait pas ce qu’est le “vivre ensemble”.

Sans remettre en cause votre enquête, on termine votre livre avec cette impression que vous mettez tout le monde dans le même sac quand vous dites que l’islam, aujourd’hui, ce sont des colonnes de jeunes qui fuient l’appel à la paix…

Oui, car moi je l’ai vécu, c’est même ça qui m’a donné envie de m’intéresser à Lunel. La première fois, j’étais envoyé par Réforme pour l’hommage à Hervé Gourdel, première décapitation YouTube, et j’ai vu partir des centaines de jeunes qui refusaient de faire une minute de silence. Ça existe. Vous avez un islam qui est pratiqué de manière tout à fait compatible avec la République. Mais, pour la plupart des islamistes, ou des salafistes, ce n’est pas l’islam, c’est autre chose. Au mieux, de la mécréance ou de l’hypocrisie, mais pas l’islam.

15 000 personnes considérées comme potentiellement dangereuses et capables de passer à l’acte, j’appelle cela une petite armée”

L’islam n’est pas la 5e colonne à abattre !

Heureusement que, sur une population estimée à 5 à 7 millions de musulmans, heureusement que vous n’avez pas 7 millions de salafistes ! Mais, quand vous avez en France environ 15 000 personnes considérées comme potentiellement dangereuses et capables de passer à l’acte, j’appelle cela une petite armée. Allez à la Reynerie, un quartier difficile du Mirail, à Toulouse : il n’y a plus une mosquée normale là-bas, il n’y a que des mosquées salafistes ou des imams radicaux. Or, quand vous prêchez un islam radical, vous prêchez contre les lois de la République. C’est une forme d’occupation. Je regrette d’ailleurs qu’on entende aussi peu et faiblement les musulmans parfaitement intégrés de France. C’est compliqué pour un musulman modéré de dire que ce n’est pas ça l’islam. L’exemple le plus frappant, ce sont les prisons : tout aumônier musulman choisi par l’État est considéré aujourd’hui par les détenus islamistes comme un collabo et quelqu’un qui n’a rien à apporter sur la religion. Les prisons sont ainsi un très fort vivier de futurs djihadistes, car le “véritable islam” est pratiqué par les petites fripouilles.

Le bulletin météo que vous faites est très pessimiste.

Il n’est pas bon, oui. Vous avez des retours de Syrie et d’Irak, des gens dont vous avez perdu la trace, ce n’est pas normal, des dizaines de personnes lâchées dans la nature. J’ai rencontré un musulman, pas en France mais à Molenbeek, dont j’ai enregistré la conversation tant ce qu’il m’a dit m’a intéressé. J’étais devant une mosquée salafiste, il me demande ce que je fais. Il me dit qu’il ne va plus dans cette mosquée et a déménagé de Molenbeek. Ces imams-là qu’il condamne, il me dit qu’en deux semaines on pourrait les dénoncer et déloger tout le monde, mais on ne le fait pas car on ferme les yeux dessus.

Les terroristes se moquent de nos slogans et de nos défilés”

“On ferme les yeux” ?

Sa communauté, ses coreligionnaires ferment les yeux car ils ont de la famille, des gens qui ne veulent pas passer pour des traîtres. Il y a une omerta. Beaucoup de gens savent ce qui se passe, connaissent les lieux qui ne sont pas forcément des mosquées ou salles de prière, des librairies, salles de sport, mais se taisent.

Vous dites aussi que les candidats au djihad s’entraînent et guettent…

D’un côté, vous avez les forces de sécurité, 500 000 personnes pour assurer la sécurité de 65 millions d’habitants, et de l’autre 15 000 types prêts à passer à l’acte. J’aime bien aussi faire la comparaison avec les émeutes de banlieues de 2005 : il n’a fallu que 50 personnes pour mettre à feu la France. Imaginez une islamisation, et c’est ce que pensent un certain nombre d’observateurs de la vie islamique en France, dont Mathieu Guidère, considéré comme le plus grand islamologue français. Il a lu le livre, il a dit que c’est le meilleur travail de terrain réalisé sur le sujet. Lui-même est musulman, loin d’être islamophobe, et il considère qu’on est à côté de la plaque. Combien d’attentats il va falloir pour qu’enfin on agisse ? Beaucoup d’experts pensent que ça va tourner à la décennie sanglante.

Pour conclure, les cas sociaux c’est nous, selon vous.

Le cas social, c’est de se prendre pour une victime. Nous ne sommes que des victimes, on ne répond pas. On est en temps de guerre, on fait des prisonniers de guerre ? On laisse les imams courir. Un haut gradé lyonnais de l’État islamique comme Farid Melouk, en couverture de Lyon Capitale, pourquoi un mec comme ça reste dehors ? On est dans un état de guerre, sans réponse appropriée et proportionnée. Le jour où on arrêtera de se saouler de slogans, de larmes, de défilés, ce jour-là les djihadistes commenceront à avoir la trouille. Pour le moment, ils se marrent.

Guillaume Lamy

jforum.fr

Rédigé par La rédaction

Publié dans #France, #islam

Commenter cet article