ATTENTAT BATACLAN: LE RÉCIT CHOC DU MÉDE­CIN-CHEF DU RAID

Publié le 16 Octobre 2016

Matthieu Langlois, qui a été en première ligne le 13 novembre 2015, raconte étape par étape ce qu'il a vu et fait dans la salle de concert prise d'assaut par les terro­ristes. Son témoi­gnage fait l'objet d'un livre*. Extraits.

Il a été de toutes les tragé­dies ces vingt dernières années. Atten­tat à la bombe dans la station Saint-Michel en 1995, tueries de Moham­med Merah à Toulouse en 2012, prise d’otage sanglante de l’Hy­per-Casher à Porte de Vincennes en janvier 2015… Le Dr Matthieu Langlois, 46 ans, a chaque fois œuvré à sauver des vies. Mais son récit le plus terri­fiant concerne celui rela­tif à la soirée du 13 novembre 2015, quand les comman­dos de Daesh ont attaqué la capi­tale à coups de kalach­ni­kov et de cein­tures d’ex­plo­sifs. Ce méde­cin-chef du Raid a été dépê­ché en plein cœur du brasier, au Bata­clan, où trois terro­ristes ont provoqué un bain de sang. Lorsque l’as­saut des forces de l’ordre a été lancé, il était avec ses hommes en première ligne. Il a ainsi décrit, étape par étape, ce qu’il a vu et fait ce soir-là. Offrant ainsi une vision inédite des événe­ments, un témoi­gnage à vif sur l’hor­reur.

« Quand la situa­tion est aussi impré­vi­sible, l'heure n'est pas à la 'grande méde­cine' »

« Nous avons beau anti­ci­per des scena­rii de ce type, l'entrée dans le Bata­clan n'en reste pas moins une véri­table épreuve. Un cauche­mar », résume-t-il d’em­blée. La scène qui s’offre à ses yeux est d’une cruauté insup­por­table. Les cadavres jonchent le sol, les autres personnes présentes sont bles­sées, para­ly­sées par l'horreur. Mais le Dr Langlois affirme que « sans ce choc émotion­nel », il n’au­rait « peut-être pas été capable de (se) surpas­ser, en tout cas de trou­ver les ressources physiques, psycho­lo­giques et mentales néces­saires pour mettre en pratique » ce qu’il a appris au fil des années. Et ce, même si ce qu’il découvre « est au-delà de tout ». Après avoir enjambé les victimes, il a hurlé à celles encore capables de se dépla­cer de venir vers lui, pour effec­tuer un premier tri. « Je n'oublie­rai jamais la scène qui a suivi, se remé­more-t-il. Je vois de rares bras se lever. Quatre, peut-être cinq. Je croise des regards, un en parti­cu­lier, celui d'un homme devant moi, qui m'implore de le sauver. Personne n'a bougé, à mon appel. Personne ne s'est redressé pour marcher vers nous ».

Il a donc été contraint d’al­ler cher­cher les hommes et femmes prison­niers du piège « un par un ». Très vite, le méde­cin-chef du Raid constate : « Les choses sont nettes. Il y a ceux qui sont déjà ‘blancs’, morts sans aucun doute possible, et les autres ». Le tout est alors de garder son sang-froid et de mettre en place une orga­ni­sa­tion pour abri­ter ou main­te­nir en vie ceux qui respirent encore. Dans un temps très court. « Quand la situa­tion est aussi impré­vi­sible, l'heure n'est pas à la 'grande méde­cine'. Le blessé parle-t-il sans suffoquer? Sa respi­ra­tion est-elle ample? L'œil et l'oreille suffisent pour évaluer la situa­tion. Quelqu'un qui vous parle norma­le­ment n'est pas en détresse respi­ra­toire. Si la victime saigne, si elle se vide de son sang, je peux poser un garrot ou utili­ser un produit pour stop­per l'hémor­ra­gie. Pas plus de dix secondes par geste, c'est l'écono­mie à laquelle je dois m'astreindre ».

« En débou­chant de l'esca­lier, notre petit groupe tombe sur la tête du terro­riste qui a explosé »

Ici et là, il constate diffé­rents types de bles­sures. De la plus horrible à la moins visible. Il explique à nouveau :« Avec un blessé par balle, la première chose à regar­der reste sa couleur. On voit tout de suite si la personne est en train de mourir d'une hémor­ra­gie. En cas de doute, on prend son pouls. La clinique en zone de combat se résume à ces examens ultra-sommaires qui sont plus effi­caces que tous les acces­soires que l'on pour­rait utili­ser ». Il tombe aussi sur des victimes qui n’ont reçu aucune balle ni aucun éclat, mais qui restent para­ly­sées au niveau d’un esca­lier. Il faut alors haus­ser le ton : « Écou­tez-moi! Écou­tez-moi! On n'a rien à foutre ici. Faites-nous confiance, on va dehors ». Une manière de les extir­per au plus vite de cet enfer. Cons­cient que certains « ne souffrent pas physique­ment » mais «psycho­lo­gique­ment », il précise que l’em­pa­thie s'avère aussi utile (« Allez, made­moi­selle, courage ! »).

Mais demeure un autre problème : « Pour sortir, ces victimes doivent repas­ser sur la scène. En débou­chant de l'esca­lier, notre petit groupe tombe sur la tête du terro­riste dont le gilet bourré d'explo­sifs a sauté lorsque ce commis­saire de la brigade anti-crimi­na­lité l'a neutra­lisé par un tir héroïque, avant notre arri­vée sur les lieux. Juste la tête, déta­chée des autres parties du corps, qui gisent non loin. Et c'est loin d'être la seule vision d'horreur qu'on inflige à ces bles­sés que l'on vient d'extir­per de leur cachette. Il nous faut aussi enjam­ber des corps, si bien qu'à un moment, comme par réflexe, je place ma main gantée sur les yeux du garçon que je trans­porte. Je veux lui épar­gner ce cauche­mar, mais en voulant l'empê­cher de voir, je lui étale du sang sur la figure. Quand je comprends mon erreur, son visage est déjà maculé ».

« Je ne peux pas rebou­cher les trous de kalach­ni­kov… »

Les efforts du Dr Matthieu Langlois et de ses coéqui­piers du Raid ont permis de sauver des dizaines de vies le 13 novembre. Malheu­reu­se­ment, des dizaines de bles­sés par balles ont fini par succom­ber à leurs bles­sures quelques heures ou jours plus tard. Comme cette jeune femme qu’il n’a pas fait évacuer en prio­rité, la sachant déjà condam­née. Une déci­sion toujours doulou­reuse à prendre. Pour­tant, à l’hô­pi­tal de la Pitié-Salpê­trière : « Le neuro­chi­rur­gien et le neuro­réa­ni­ma­teur qui l'ont prise en charge m'ont confirmé qu'elle n'aurait eu aucune chance de survivre à ses lésions, raconte-t-il. Je sais à quel point c'est diffi­cile à admettre: pour­tant, la nouvelle tragique de son décès m'a conforté dans le choix que j'ai fait ». Dans l’ef­fu­sion de senti­ments qui l’animent, il se convainc fina­le­ment que son rôle est clair, défini, réso­lu­ment humain : « Je ne peux pas rebou­cher les trous de kalach­ni­kov. Ni répa­rer des membres arra­chés par une explo­sion. Je fais en revanche tout ce qui est en mon pouvoir pour que les victimes rejoignent le plus vite possible le bloc opéra­toire, avec le concours des pompiers et du samu ». 

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Rédigé par La rédaction

Publié dans #France

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