Pour Poutine, la France est un pays faible et débile

Publié le 13 Octobre 2016

Pour Poutine, la France est un pays faible et débile

Au lendemain de l'annulation par le président russe de sa visite en France, le philosophe analyse les relations tendues entre le Kremlin et l'Élysée.

Docteur en philosophie, rédacteur en chef à Philosophie Magazine, Michel Eltchaninoff a analysé la vision du monde et l'imaginaire de Vladimir Poutine dans un essai qui fait référence aujourd'hui, Dans la tête de Vladimir Poutine.

Le Point.fr : Que représente la France aux yeux de Poutine ?

Michel Eltchaninoff : La France est considérée par le président russe comme un pays faible. Incapable de s'extraire de son paradigme soixante-huitard, il accumulerait aujourd'hui les problèmes dus à sa propre impuissance : laxisme, appauvrissement du sentiment patriotique, amnésie historique, règne du politiquement correct, tensions interculturelles, terrorisme islamiste, absence de grandes perspectives. Pour le Kremlin, François Hollande dirige tant bien que mal une petite province, soutenu du bout des lèvres par 10 % de la population, tandis que Vladimir Poutine, fort de l'enthousiasme de son peuple à son égard, commanderait fièrement un pays-continent. Il ne faut cependant pas oublier qu'en termes de puissance économique la France se situe devant la Russie. Pays débile aux yeux de Poutine, la France est vue comme une zone d'influence. Les idéologues du Kremlin croient déceler les prémisses d'un basculement de la société française vers un « zemmouro-poutinisme » : réaffirmation des valeurs traditionnelles contre les effets d'une modernité mortifère. Ils ne ménagent donc pas leurs efforts pour pousser les Français dans les bras d'une Russie qui veut incarner un pôle identitaire et conservateur. Et lorsque cela ne fonctionne pas, ils accusent la France de se comporter en « laquais des Américains ».

Avec nos droits de l'homme et notre mariage pour tous, n'incarnons-nous pas le royaume de la décadence à ses yeux ?

Le Kremlin a suivi très attentivement la réaction d'une partie de la société française au projet de « mariage pour tous ». C'est d'ailleurs à l'automne 2013 que Vladimir Poutine lance le « tournant conservateur » de sa politique. Il déplore que certains « pays euro-atlantiques » rejettent « les principes éthiques et l'identité traditionnelle : nationale, culturelle, religieuse ou même sexuelle ». Et il ajoute : « On mène une politique mettant au même niveau une famille avec de nombreux enfants et un partenariat du même sexe, la foi en Dieu et la foi en Satan » (discours au Club Valdaï le19 septembre 2013). Après les attentats de Charlie Hebdo, une figure officielle, le président du comité des affaires étrangères de la Douma Alekseï Pouchkov, affirme qu'avec ces attentats « l'Europe est devenue victime de sa propre doctrine libérale » (interview accordée à la chaîne Russia 24). En Russie, « l'offense aux sentiments religieux », tout comme la « propagande homosexuelle », tombe depuis 2013 sous le coup de la loi. La France est donc considérée comme l'avant-garde de la décadence que ne cesse de dénoncer l'élite russe. C'est pour cette raison que l'inauguration de la nouvelle cathédrale orthodoxe sur le quai Branly à Paris avait tant d'importance aux yeux du Kremlin. Elle aurait donné l'occasion au président russe de rappeler, en plein État laïque, que la Russie était la garante de l'Europe traditionnelle et chrétienne. Un pied de nez au libéralisme politique si méprisé, en somme.

Ne subsiste-t-il pas une grande incompréhension du côté français vis-à-vis des Russes en général ?

Les clichés sur la Russie, pays longtemps fermé, à la fois européen et mystérieux, ont toujours existé. À l'époque soviétique, on moquait les apparatchiks enchapkés et les banquets à la vodka. Dans les années 1990, on imaginait le pays peuplé de mafieux en costume de feutrine et de filles vénales. Aujourd'hui, on rit des « nouveaux Russes » qui flambent sur la Côte d'Azur. Sur le plan politique, il est évident qu'une partie de la société française ne voit pas d'un bon œil la manière dont Vladimir Poutine exerce le pouvoir : violation de l'esprit de la Constitution, mise au pas de l'opposition, absence de vrai débat démocratique, corruption au plus haut niveau, brutalité politique et militaire. Une autre, au contraire, perçoit le président russe comme un homme providentiel, un homme fort, un ennemi de la langue de bois et le meilleur des anti-américains. Reste que les Français, quel que soit le regard qu'ils portent sur l'expansion du poutinisme, sont toujours aussi russophiles, curieux du cinéma, de la littérature, de la musique, des échecs russes. On peut être sceptique quant au personnel politique du Kremlin et être toujours amoureux de Dostoïevski, de Sokourov ou du ballet russe.

PROPOS RECUEILLIS PAR SÉBASTIEN LE FOL

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Rédigé par La rédaction

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