Patrons, tenez bon !: le cri d'alarme de Karine Charbonnier

Publié le 16 Novembre 2016

Patrons, tenez bon !C'est la première fois à notre connaissance que le dirigeant, plus précisément la dirigeante d'une entreprise importante, raconte et explique de façon précise, claire et parfois émouvante la vie quotidienne vue de l'intérieur et les épreuves agressives et injustes que doivent supporter les entrepreneurs français de la part des pouvoirs établis.

Son livre, Patrons, tenez bon ! (Éd. Albin Michel), déroule méticuleusement, chapitre après chapitre, le catalogue des actes malveillants de l'administration, de la justice et des syndicats à leur égard avec des exemples précis parce que vécus. Par exemple, poursuivie injustement par un inspecteur du travail de mauvaise foi et un magistrat idéologue, elle constate que « c'est souvent le fait de se sentir menacé par l'arbitraire et par l'hostilité de la force publique qui fait prendre conscience du risque d'entreprendre en France ». Et elle ajoute : « Cet angle d'approche français, administratif, autoritaire et bien souvent à charge, est unique en Europe. »

L'administration : une lourdeur punitive

Karine Charbonnier, dont le groupe familial possède des usines en Allemagne et en Angleterre, est bien placée pour faire des comparaisons. Pour les procédures administratives : une lourdeur punitive en France, une légèreté intelligente en Allemagne et en Angleterre. Pour les relations avec les syndicats : une idéologie dominante ici avec des méthodes souvent brutales, une collaboration fraternelle là, avec un sens partagé des responsabilités. Enfin, un bilan économique : 67 % de la valeur ajoutée des entreprises françaises partent en impôts, cotisations et taxes diverses, contre 49 % en Allemagne et 34 % au Royaume-Uni.

Élargissant le débat, pour montrer à quel point ces différentiels sont énormes, l'auteur cite une enquête de l'Ifrap de décembre 2015, selon laquelle les entreprises françaises paient l'équivalent de 18 points de PIB de fiscalité, quand les allemandes sont à 10 points et les anglaises à 8,6 points, ce qui représente chaque année des écarts gigantesques : 160 milliards avec l'Allemagne et 200 milliards avec le Royaume-Uni. Il suffit de faire l'addition sur un quinquennat pour bien situer le drame de cette ponction aveugle et délétère sur la France qui travaille.

« Personne n'y comprend rien »

À la lecture de son livre, on est également saisi d'effroi devant les épreuves endurées par la dirigeante de Beck Industries pour maintenir à flot son usine d'Armentières face aux agressions extérieures, particulièrement celles des pouvoirs publics et des syndicats. Exemple, la formation : « Elle est extrêmement réglementée. Cotisations obligatoires, formalisme obligatoire de la construction du plan de formation, obligation des entretiens d'orientation sous peine d'amende de 3 000 à 3 900 euros par salarié, obligation pour l'employeur de maintenir l'employabilité du salarié, obligation de recruter 5 % d'apprentis, etc. Cet arsenal réglementaire, typique d'une vision administrative, enserre, dessèche le processus et parfois déresponsabilise. »

Ce système de formation est tellement compliqué que « personne n'y comprend rien. Il y a les OPCA mutualisés dans les FPSPP, pour les CPF et le CIF, qui remplacent les DIF. On peut faire, ajoute Karine Charbonnier, des CQP en contrat de professionnalisation ou en POE ! Les POE peuvent être individuelles ou collectives, sans oublier qu'il existe les AFC, les AFPR, les FNE et aussi les CIE, CUI et autres CAE ! » C'est effectivement plus que compliqué et d'ailleurs, en bas de page, on trouve un lexique pour décrypter ces ridicules hiéroglyphes des temps modernes.

« L'enfer du chômage de masse »

Autre exemple, le monopole syndical : seuls des candidats issus de syndicats dits « représentatifs » peuvent se présenter au premier tour des élections dans les entreprises. « Représentatif », cela veut dire officiellement un syndicat répertorié dans une liste nationale ou adoubé par une commission nationale. « C'est une vaste blague, nous dit Karine Charbonnier ! Il y a là un immense tour de passe-passe. Pour les syndicats de salariés, il faut obtenir au niveau national 8 % des voix des votants au premier tour des élections. Or, la représentativité est mesurée, lors d'élections, en situation de monopole, où seuls les syndicats déjà reconnus représentatifs ont le droit de se présenter, et les abstentions ne sont pas comptabilisées ! Il fallait y penser ! »

Résultat : 95 % des salariés français sont exclus des élections du personnel dans leurs propres entreprises, ce qui aboutit à ce que « des groupes de pression illégitimes défendent leurs intérêts catégoriels et s'entendent, au mépris de l'intérêt général de la nation, sur des accords bancals. Puis l'État finit par transformer ces compromissions […] en contraintes, règles et lois, sans voir qu'elles conduisent à une ingérence dans tous les domaines, à une privation des libertés toujours plus grande, à la démotivation des chefs d'entreprise, à la hausse des coûts, contribuant à l'enfer du chômage de masse. »

Sur cette question des syndicats, Karine Charbonnier tient à préciser qu'elle n'est pas d'accord avec le fait de dire que, puisque les pays qui fonctionnent bien ont des syndicats forts, comme en Allemagne, il faudrait renforcer le pouvoir de nos centrales syndicales françaises. « Ce serait proprement suicidaire » selon elle, car, si les Allemands ont des syndicats forts, c'est « parce que ces syndicats sont légitimes, et s'ils sont légitimes, c'est parce qu'ils sont en concurrence avec des élus non inscrits et qu'ils sont donc obligés de s'occuper de la majorité silencieuse ». De plus, en Allemagne, précise-t-elle, il n'y a pas de comités d'entreprise, délégués du personnel, délégués syndicaux ou élus du CHSCT. À la place « il n'existe qu'une seule instance, le Betriebsrat […], qui n'est pas obligatoire » et qui ne peut exister « que lorsque les salariés le demandent, ce qui fait une seconde différence très importante ».

« La société française est un millefeuille d'oligopoles »

De la première à la dernière page, ce livre, dont le titre Patrons, tenez bon ! reprend les mots chaleureux d'un ouvrier venu soutenir le mari de Karine Charbonnier, alors totalement découragé, qui envisageait de fermer l'usine d'Armentières, fait découvrir de l'intérieur la vraie vie d'une belle entreprise familiale française. En position défensive permanente, elle a été sauvée d'un désastre qui semblait inéluctable dans une région déjà sinistrée, grâce à son développement international : 60 % de son chiffre d'affaires est réalisé aujourd'hui hors de France. Un véritable exploit !

« Grâce à notre expérience de chefs d'entreprise européens, conclut l'auteur, nous avons pris conscience que la société française est un millefeuille d'oligopoles divers et variés […] et ce millefeuille unique en Europe incarne et engendre blocages, peurs, charges excessives, manque d'innovation… » Un dernier mot de Karine Charbonnier, citant cet ouvrier venu encourager son mari : « Cet homme courageux ne le sait pas – il se reconnaîtra s'il lit ces lignes –, mais il a sauvé notre site d'Armentières. » Un bel hommage d'une femme exceptionnelle, lucide et volontaire à l'un de ses valeureux employés d'Armentières.

JEAN NOUAILHAC

lepoint.fr

Rédigé par La rédaction

Publié dans #France

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Goin 16/11/2016 13:50

Merci Karine Charbonier d’essayer d'ouvrir les yeux à des millions de Français , merci de continuer à quand même avoir une activité en France . Il faudra que nous nous débarrassions de cette mentalité et de tout ce que nous a apporté de néfaste mai 1968 pour qu'un jour la France redevienne un pays digne et surtout pour que tous ceux qui ont envie de travailler puissent le faire . Aujourd'hui nous vivons sous le diktat de la gauche et de l’extrême gauche , de l'idéologie , des syndicats tous mafieux , des verts , de certaines associations .... Nous sommes asphyxiés littéralement et le chaos est là .