Un CRS témoigne : « Les ordres reçus de la préfecture de police ont favorisé les violences »

Publié le 1 Décembre 2016

X est un gradé CRS qui compte une vingtaine d’années d’expérience. « Je suis républicain, et grandement insatisfait des gouvernements successifs et de leurs soi-disant politiques sécuritaires qui nous amènent dans la situation catastrophique dans laquelle la police et la population se trouvent actuellement », dit-il. Il témoigne de ce qu’il a vécu au printemps dernier.

De votre point de vue de CRS, comment jugez-vous la façon dont s’est fait le maintien de l’ordre lors des manifestations contre la loi travail au printemps dernier ?

J’ai effectué avec ma compagnie un grand nombre d’opérations de maintien de l’ordre de mars à juin concernant la loi travail et les Nuits Debout. Il en ressort que les ordres tardifs, ou l’absence d’ordres, ou les ordres abscons reçus de la salle de commandement de la préfecture de police de Paris ont favorisé les violences contre les biens et les personnes et favorisé la décrédibilisation du mouvement social et syndical.

Aurait-on pu faire autrement ? Du point de vue des forces de l’ordre, qu’est-ce qu’une manifestation réussie ?

Si les ordres n’avaient pas été donnés par le pouvoir politique mais par des instances policières soucieuses de préserver la sécurité publique et l’ordre, tout aurait été différent.

Une manifestation réussie est une manifestation qui se déroule dans le calme, où chacun peut venir s’exprimer en toute sécurité parce que les éléments violents ont été interpellés en amont du défilé pour éviter qu’ils gangrènent et pourrisssent le cortège.

Comment les ordres sont-ils donnés en manifestation, en remontant la chaîne de commandement du bas vers le haut ?

Une compagnie de CRS qui vient en MO [maintien de l’ordre] sur Paris est commandée par son commandant ou par son adjoint, un capitaine. Dès qu’une CRS arrive sur Paris pour du MO, la préfecture de police lui adjoint pour l’accompagner un commissaire de police qui peut donner des ordres au commandant de compagnie : c’est un TI [l’indicatif des commissaires]. Sur le terrain et pour des gros dispositifs, un commissaire CRS de la DCCRS [Direction centrale des compagnies républicaines de sécurité], à la tête d’un GO [groupement opérationnel], est susceptible de donner des ordres aux commandants de toutes les CRS présentes. En dernier lieu, en haut de la chaîne, la salle de commandement parisienne, que l’on appelle Lutèce, a le dernier mot car c’est la voix du préfet de police.

Il y a donc beaucoup de responsables, qui donnent parfois des ordres contradictoires, ce qui ne facilite pas la tâche du CRS sur le terrain. Celui-ci reçoit ses ordres d’un chef de groupe, qui les reçoit d’un chef de section, qui lui-même les reçoit du commandant d’unité CRS.

Les expériences vécues par les manifestants non-violents témoignent toutes de la même incompréhension : lorsque la situation semble à peu près apaisée, que les manifestants ne montrent pas particulièrement d’hostilité envers les CRS, pourquoi ordre vous est-il donné de les disperser, d’envoyer gaz lacrymogènes et grenades de désencerclement, de les charger ?

Le pourquoi est à demander au préfet de police Michel Cadot. Les CRS exécutent les ordres reçus.

Par ailleurs, plusieurs manifestants ont pu témoigner de l’absence du numéro de matricule sur l’uniforme de certains CRS, alors qu’il est pourtant obligatoire de le porter. Comment l’expliquer ?

Le numéro RIO [référent d’identité opérationnelle] de chaque fonctionnaire – qui n’est pas le numéro de matricule – se présente sous la forme d’un petit badge rectangulaire gris avec des chiffres noirs. Celui-ci est muni d’une patte de fixation à double face scratch qui vient se fixer entre l’écusson de grade carré et la tenue, en été sur le polo, en hiver sur le blouson MO. Il s’avère qu’en maintien de l’ordre le fonctionnaire CRS est revêtu d’un gilet de protection, d’un gilet tactique ou d’un gilet porte-grenades qui vient par-dessus le blouson MO et qui donc masque le numéro RIO.

Comment vos collègues ont-ils vécu ces événements du printemps sur le terrain ? Partagent-ils votre analyse ?

Dans la grande majorité, les collègues CRS sont très en colère d’avoir subi autant de violences et d’avoir laissé faire les casseurs sans avoir reçu les ordres appropriés pour mettre fin aux multiples exactions. Certains sont désabusés.

Lorsqu’un ordre qui vous est donné vous semble disproportionné par rapport à la menace immédiate, quelle est votre marge de manœuvre ? Avez-vous la possibilité d’adapter votre propre réponse en fonction de ce que vous percevez de la situation ?

Même si la marge de manœuvre est très réduite, le chef d’unité, les chefs de section et les chefs de groupe peuvent dans une certaine mesure adapter les ordres reçus à la réalité du terrain. Je ne pense pas qu’une hiérarchie serait capable de sanctionner cela, mais bon, tout est possible…

Au bout du compte, à quoi ces violences ont-elles servi, à qui ont-elles profité ?

Pour moi, il n’y a pas de doute possible : toutes les violences contre les biens et les personnes ont servi à décrédibiliser le mouvement social et syndical.

L’un des axes d’action du Collectif Citoyens & Policiers au sein des manifestations est de (tenter de) s’interposer pacifiquement entre forces de l’ordre et manifestants quand la tension monte entre les deux parties. Comment les CRS peuvent-ils ressentir ce genre d’action ? Comment intervenir efficacement pour réussir à faire baisser les tensions ?

Pour la sécurité de tous, il ne faut jamais tenter de s’interposer entre des manifestants violents et les forces de maintien de l’ordre. Par contre, participer au cortège avec des banderoles et distribuer des tracts me semble une bonne idée.

© Gaïa pour www.Dreuz.info

Source : Citoyens-policiers

Rédigé par La rédaction

Publié dans #France

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